Premier Contact, de la science-fiction peu ordinaire.
Je regarde souvent les vlogs de Durendal, critique de cinéma sur internet, et ce qu'il disait du long-métrage m'avait mis l'eau à la bouche. C'était sensé être beau, sensoriel, intelligent, bref, tout pour me donner envie de succomber à de la bonne science-fiction.
Le pitch est le suivant : 12 vaisseaux supposés extra-terrestres débarquent sur notre planète et s'y stationnent, à des endroits très différents. Panique à bord du monde. Aux USA, un colonel dépêche le Docteur Banks, notre héroïne et éminente traductrice, pour une mission dont l'humanité entière devra assumer les conséquences : entrer en contact avec les aliens, leur demander pourquoi ils sont là, et ce qu'ils veulent.
Si Arrival (allez, je vais rester fidèle aux origines) n'est pas un film de science-fiction ordinaire, c'est parce qu'il est le support d'une réflexion que, pour ma part, je n'ai jamais vu abordée dans un autre film du genre. Outre une beauté visuelle fascinante, avec ces plans grandioses de vaisseaux verticaux perdus dans la lumière ou ces gigantesques aliens noirs qui émettent une fumée digne des mangemorts, l'oeuvre pose la grande question du langage. Comment dialoguer avec l'inconnu, avec ce dont on ignore tout ? Par où commencer ? On pense souvent que le langage découle de notre compréhension du monde, de notre façon de le percevoir et de l'envisager, mais n'est-ce pas le contraire ? Ne serait-ce pas plutôt le langage lui-même qui façonne nos pensées, nos idées, nos cultures, et jusqu'à nos perceptions, comme celle du temps, par exemple? On comprend pleinement le sens de ces questions à la fin du film, avec cette histoire de langage et surtout de mémoire et de temps que les aliens, apparemment, n'envisagent pas comme une chose linéaire. Nul passé, nul présent, nul avenir. Pas de fin, pas de commencement. Ce ne sont que des événements, en dehors de tout agencement. "Il y a des jours qui dessinent ton histoire, au-delà de ta vie" murmure le Docteur Banks au début du film, comme pour nous donner la clé du dénouement.
Je ne parlerai pas ici de la méthode de communication et du langage des aliens pour ne pas spolier des éléments majeurs du film, à savoir la compréhension, l'apprentissage, la traduction de ce langage si différent du nôtre, pour pouvoir dialoguer avec eux.
Le langage est-il la vraie, la seule, la grande structure qui nous construit, qui trafique nos mémoires, d'où part notre monde tel qu'il est, avec ces lois, ces codes, ces cadres temporels, peut-être même spatiaux ? Il semble que c'est ce que les aliens veulent faire comprendre au Docteur Banks. En gros, tu ouvres la bouche, ou tu t'exprimes, peu importe la manière de le faire, et tu crées le monde qui est le tien, avec ses représentations précises. Le message que je perçois dans ce film ? C'est que l'ouverture à d'autres méthodes de communication et leur compréhension peuvent élargir notre entendement à l'échelle la plus universelle qui soit : l'espace-temps, au-delà de notre petite planète, de notre petite et belle humanité. D'ailleurs [SPOIL ALERT, sautez la fin du paragraphe si vous ne voulez rien savoir, tel Jon Snow] les aliens le disent au Docteur Banks : Tu vois l'avenir. Nous aidons l'humanité. Utiliser cette arme (sous-entendu voir l'avenir) ouvre le temps. Nous aidons l'humanité pour que l'humanité vienne à notre aide dans 3000 ans. Si vous avez bien pigé le truc, dans 3000 ans, ça peut être maintenant, ou hier, ou demain. Ce n'est pas linéaire, c'est comme un cercle qui tourne avec des événements non agencés. De même pour l'instant présent, ce "aujourd'hui", ce "maintenant" où les aliens aident le Docteur Banks en lui montrant le moyen d'élargir son entendement afin de pouvoir les comprendre et les aider "un jour". Ce chiffre même de 3000 ans suppose tout de même un certain agencement mathématique du temps, ce qui est étrange. Ma théorie est la suivante : les aliens évoquent ce chiffre pour faciliter la compréhension de Banks, pour lui donner un repère familier.
Seul bémol : les salauds de l'humanité, ce sont encore les Chinois (et un peu les Russes, aussi) qui se bornent, ce qui est la grande faille humaine à mon sens, à tout percevoir comme une menace et à détruire les aliens sans trop chercher à comprendre ce qu'ils foutent là, alors que ceux-ci n'ont montré aucun signe d’agressivité envers les hommes. Les gentils américains, eux, sont pour la communication et la mesure. Petite précision : le cinéaste est canadien, et le film américain. On ne refait pas le monde, pas entièrement, que voulez-vous.
Servi par une musique magnifique, une mise en scène subtile, avec des mouvements de caméra coulant du bas vers le haut pour soulever l'interrogation sur la présence des aliens ou bien du haut vers le bas si les personnages ont peur, avec des bruits assourdis (même hors combinaison spéciale rencontre-alien) pour traduire la claustrophobie, la sensation d'étouffement et de solitude qu’entraînent l'ignorance et l'inconnu, ce film serait-il, au-delà de tout, une ode à la respiration ? La respiration, le poumon triomphant de celle qui a été libérée, qui a franchi les barrières que lui imposait son langage ? L'ignorance fait mal, Physiquement et moralement. La respiration, c'est l'ouverture, et l'ouverture, c'est la connaissance.





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