Picasso-période bleue : Le peintre s'abandonne aux mains de sa propre mort.

On ne présente plus Picasso, bien sur. J'en suis, pour ma part, tombée amoureuse en regardant un reportage sur Arte (saaaale, me direz-vous). Mais quand même. Au delà des quelques classiques qu'on a tous vu au moins une fois et qui deviennent d'un ennui classique -tout ce qui est classique fini par devenir ennuyeux- j'ai découvert, ou plutôt redécouvert l'oeuvre de toute une vie, immense, divisée elle-même en périodes. L'une d'elles m'a particulièrement frappée, bouleversée : la période bleue.
Ce génie espagnol a contrecarré le proverbe l'habit ne fait pas le moine. Avec Picasso, l'habit fait le moine, puisqu'il peint au gré de ses humeurs, aux gré des humeurs changeantes de la vie, qui parfois s'éternisent en périodes, incandescentes ou mornes.Vraiment, il le fait plus que les autres, c'est mon ressenti. Si on a tendance à le voir à travers la révolution de son cubisme, on oublie ses premiers pas de peintre, la fluidité, l'étirement des débuts, empreint d'un présage, d'une sévérité anguleuse dans le trait, précédant les Guernica et compagnie.
J'aurais pu vous parler de la période rose, qui a suivi la bleue, une période de joie peuplée de maternités pimpantes, d'arlequins mélancoliques se découpant sous un ciel chargé de fraîcheur, de bouffons élastiques sous les doigts-fée du peintre, mais vous ne me connaissez pas encore. Si j'aime la mélancolie, qu'elle soit pour le meilleur ou pour la pire, la période bleue, chargée, me semble t-il, d'un tas de grands questionnements, de lourdeur dans la légèreté, de l'incontournable poussière des corps, de misère de l'âme, m'a mise à terre, ou plutôt m'a fait chanter jusqu'aux étoiles.
Cette ère bleutée a durée trois ans. Trois ans de dépression, suite au suicide d'un ami, suite à l'incompréhensible. Il est dans la nature humaine d'exorciser ses démons. De poser sur quelque chose, peu importe, du papier, une toile, un autre être, sa blessure. De questionner d'un coup de crayon, d'un flot d'encre, l'univers. De se dire "pourquoi", et de vouloir répondre nous-mêmes à cette question. Et bien, Picasso, déprime, il peint en déprimé. Il ne triche pas, il ne ment pas, il ne joue à aucun jeu. Il se loge dans la pauvreté des hommes, dans la pauvreté de l'âme privée de son souffle de vie, il frôle d'un pinceau sûr des silhouettes décharnées, la solitude dans une nuit bleue, l'abandon de soi par soi, par le monde. Il peint des corps au bord de la mort, peut-être déjà dedans, des cernes d'un bleu de glace, des chignons noirs et défaits, un visage étranglé dans le vide, dans le vide qu'on ressent quand on a plus rien, quand on ne sait plus rien, quand on est mort à l'intérieur. Il peint la maigreur, il voit poindre les ossatures, il sent fondre les muscles, toujours bleus, des femmes laissées dans le caveau, des mendiants terrés dans les rues. Quelques sous contre votre âme. Et il le peint.
Il ressort de tout ça un rêve hanté, magnifique dans sa fêlure, dans sa privation, dans son dénuement, dans la tristesse et le repli sur l'obscur, dans ces histoires de face à face avec le pire, avec ce qui ronge, avec ce qui détruit. Un guitariste au corps interminable, courbé sur lui-même, comme pour dire "je suis fini", un homme au teint cireux, une main posée sur une cruche d'eau dans un geste de rejet, comme pour dire "je suis fini". 
Ceux-là ne sont pas pauvres d'être sans argent. Ceux-là sont pauvres d'être perdus, égarés dans l’abîme d'une souffrance qui restera un mystère à nos yeux, quoiqu'on en dise.













Et comme pour transcender tout ça, les silhouettes repliées un jour sont debout, nouées au possible, mais debout, comme pour dire "je suis en vie malgré tout". Et ce tableau, d'ailleurs, s'appelle La Vie

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