Lecture : Citadelle, d'Antoine Saint-Exupéry

Un empereur qui médite aux confins d'un Dieu.

Des ruines, témoignages d'un passé révolu. La pierre partagée entre blancheur et sang. Le sable qu'on devine brûlant, et puis l'azur faisant écho à quelques silhouettes qui se promènent, qui font, comme qui dirait "leur bonhomme de chemin".

C'est ainsi que se présente la couverture de Citadelle, œuvre éclipsée dans l'esprit populaire par le faste enfantin de Le Petit Prince (comme moi, vous en avez entendu des "dessine-moi un mouton" !). Évoquée par mon prof de philo au physique d'Harry Potter trop vite grandi lorsque j'avais dix-sept ans, j'en ai fait l'acquisition peu de temps après, puis elle a dormi des années durant dans ma bibliothèque. J'ai décidé il y a quelques mois qu'il était enfin temps de lire cet intriguant ouvrage dont le titre fait rêver à un El Dorado.

Si Citadelle semble au premier abord un hymne au désert, aux caravanes qui s'acheminent dans des terres aux cendres jaunes, elle est, on s'en rend vite compte, bien plus que cela. Il n'est pas vraiment de fil narratif dans ce chef-d’œuvre, juste des histoires liées et sans liens, qui servent une méditation lente, irrémédiable, puissante. Il s'agit d'un empereur, d'un roi, peu importe. Ce qui est important, c'est cette figure paternelle qui enveloppe l'ouvrage (au détriment de la femme qui passe souvent pour une précieuse ou une écervelée, et c'est l'une des rares choses dont je peux tenir rigueur au livre), qui l'habite d'abord par le père de l'empereur, puis par l'empereur lui-même, ayant tiré les enseignements de son illustre géniteur. L’œuvre, sous ses airs parfois moralisateurs, n'en est pas moins un cri de silence, un amour infini, un espoir croissant. L'homme dans Citadelle n'est ni mauvais, ni bon, il se doit parfois d'être l'un ou l'autre, mais le tout est qu'il tende vers ce fameux "nœud divin qui noue les choses" dont Saint-Exupéry nous rabat les oreilles. Mais comme il a raison, le bougre, car j'ai retrouvé moi aussi espoir et plénitude dans l'empreinte pétrie de foi et de confiance de l'écrivain aviateur, lassé de la figure du monde, qui s'est lancé dans l'humanisme comme personne, semble t-il. Tour à tour, vérité fulgurante, envol lyrique, tailleurs de rosier et navires au bois solide se succèdent, en chemin vers leur Dieu, vers leur mort, vers une vertu et une absence qui dépassent l'entendement. Ce roi, ce conducteur d'empire, ce porteur de couronne est voie, passage, véhicule pour son peuple vers les  "étages" supérieurs. Il nous parle de temple, de mer à endurer, de gens à fonder comme on fonderait une maison, et tant mieux, car s'il semble empreint d'idéalisme, cela me va, j'ai, parait-il, des idéaux élevés.

Saint-Exup' a trouvé comment "rendre aux hommes une signification spirituelle, des inquiétudes spirituelles. Faire pleuvoir sur eux quelque chose qui ressemble à un chant grégorien". En tout cas, il ne fait qu'affirmer les miennes, de signification et d'inquiétudes, car il est bon pour nos âmes de prendre soin d'elles-mêmes, avec les doutes bien fondés qui nous font gravir des montagnes et la confiance en un ressenti de cœur, comme si quelque chose était là qu'on ne peut exprimer avec notre langage, car nous sommes au rez-de-chaussé, et ce quelque chose d’imprononçable se trouve au dernier de tous les étages. Le but n'étant pas d'avoir pour cible les lieux qui côtoient les nuages et jouent avec la foudre, mais de tendre dans leur direction, et de s'y tenir fermement.

Ce qui m'a le plus chamboulé, dans cet ouvrage, c'est la façon qu'à Saint-Exupéry d'anéantir les colères, les frustrations, l’appauvrissement moral et la décrépitude spirituelle propre à notre époque où les objets eux-mêmes ont plus d'importance que "le nœud qui les noue". Les colporteurs du "Dieu, s'il existait ben déjà il nous ferait coucou et il exaucerait tout nos vœux" vont se tenir à carreau, après un "Car je n'avais point touché Dieu, mais un dieu qui se laisse toucher n'est plus un dieu. Ni s'il obéit à la prière. Et pour la première fois, je devinais que la grandeur de la prière réside dans ce qu'il n'y ait point répondu et que n'entre point dans cet échange la laideur d'un commerce.". Des tirades de ce genre, il nous en sert tout le long du livre, plus solennelles et contemplatives les unes que les autres. Calmé, l'asticot ?

Si pour les initiés, Citadelle peut paraître ardue à lire, elle vaut le coup, car elle peut affûter au sabre berbère bien des esprits, j'en suis convaincue. Pour ma part, j'ai bien mis trois mois à lire le bouquin, faisant de longues pauses quand j'en avais envie, mais je l'ai lu, j'ai pris le temps, car ce n'est pas une simple lecture, ici, où on a qu'à se laisser bercer par le souffle des mots pour entrer dans un rêve. Non, on doit investir une part de soi-même, "s'échanger", comme l'écrit si joliment Xup'-Xup', en ce flot d'encre, de sel de cieux, d'arbre articulé pour être et devenir. Si mon existence n'a pas basculée dans une lumière nouvelle, c'est parce que j'étais déjà dans le resesenti, et j'irai même plus loin, dans la sensation de ces fameuses "lignes de forces "qui nous gouvernent, mais Citadelle a redonnée un peu de douceur et de couleur à ma foi, souvent ternie par le morne et le macabre des expériences terrestres.

Voici quelques unes de mes citations préférées :

"Et je n'ai point besoin de me faire connaître de toi. Je suis nœud de l'empire et je t'ai inventé une prière. Et je suis clef de voûte d'un certain goût des choses. Et c'en est fini de ta solitude."

"Pour fonder l'amour vers moi, je fais naître quelqu'un en toi qui est pour moi."

"Peu m'importe les erreurs que tu me reproches. La vérité loge au-delà. Les paroles l'habillent mal et chacune d'elle est critiquable. L'infirmité de mon langage m'a souvent fait me contredire. Mais je ne me suis point trompé."

"Je suis ombre, dit ton ombre, et je méprise la lumière." Mais elle en vit."

"Et je me tus, sur ma lecture, méditant sur l'essentiel qui commençait de m’apparaître, car ils Te célébraient, Seigneur, se joignant en Toi, au-dessus des rosiers, sans le connaître."

La perfection, c'est la mort, et c'est l'enseignement le plus humaniste qu'offre ce livre, car en attendant, oui, nous sommes des êtres d'erreurs, mais derrière ces erreurs, une vérité se prolonge et ne cesse de veiller sur nous, de lancer des appels, d'entrer dans nos cœurs.

Ton livre, Antoine, déroule une plaine de prière, étire les lignes de forces qui font rechercher d'instinct le coin du feu, la tendresse d'une mère, l'écoute d'un ami, fait graviter des sentiments autour d'un Dieu fleuri par de vieilles femmes aux yeux usées.

Nous convergeons tous, tant bien que mal, vers un même désir, méconnu pour certains, dévoilé pour d'autres, et dans le sable en repos d'un désert virulent, lassé du vent des paroles, un Dieu se remet au goût du jour, devient cette sentinelle qui garde notre amour. "Et de mort de question en mort de question", cet ouvrage devient, lui aussi, d'une profondeur inoubliable. Une ode pour le cœur et pour l'âme qui s'éteint dans le soleil. Une histoire sans histoire, une oeuvre inachevée, mais aucune importance, les histoires m'ennuient car on s'y abandonne sans rien en retirer.

Ici, on est nourrit comme jamais.

Citadelle, disponible chez Folio au prix de 9,20 euros.

Et vous, quelles sont les lectures qui vous ont fait vibrer, ces derniers temps?


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